Pêcheur retraité et mémoire vivante du port d'Andernos, Jean-Pierre Auzolle transmet aujourd'hui ses souvenirs aux jeunes bénévoles de la Méridienne — une conversation entre générations qui tient du patrimoine immatériel.
Jean-Pierre Auzolle arrive toujours le premier aux réunions du jeudi soir. À 78 ans, il est l'un des rares membres de l'association à avoir connu le port d'Andernos dans sa configuration d'avant la grande transformation des années 1970 — quand les bateaux de pêche côtoyaient les charrettes à bœufs et que l'odeur des marées se mêlait à celle du brai chaud.
Né à Andernos en 1947 dans une famille d'ostréiculteurs installée sur le port depuis trois générations, Jean-Pierre a passé son enfance entre les parcs à huîtres et les cabanes de son père et de son grand-père. « On n'avait pas de vacances, nous », dit-il avec un sourire. « L'été, c'était la saison des huîtres. On partait à cinq heures du matin avec mon père sur la pinasse. Je ramais, je portais les bourriches. À douze ans, je savais déjà lire le courant et reconnaître un coefficient de marée en regardant le ciel. »
« Vous avez vos téléphones pour vous orienter. Mon grand-père, lui, avait le vent et les étoiles. Les deux fonctionnent. Mais si votre batterie est à plat au milieu du bassin, c'est mieux de connaître les deux. »
Ces savoirs — lire l'eau, anticiper les vents de secteur, repérer les bancs de sable qui migrent d'une saison à l'autre — sont précisément ceux que la Méridienne s'efforce de conserver. Ils ne figurent dans aucun manuel. Ils se transmettaient de père en fils, sur l'eau, dans l'action. Jean-Pierre est aujourd'hui l'un de nos principaux témoins pour les enquêtes orales que nous menons sur les pratiques de pêche et d'ostréiculture du nord du bassin. Depuis deux ans, il participe à nos séances d'enregistrement sonore en compagnie d'autres anciens du port : Louisette Caubet, 82 ans, dont le mari était canotier, et René Minvielle, 74 ans, l'un des derniers à avoir pratiqué la pêche à la crevette en bateau plat sur les herbiers d'Arès.
Mais Jean-Pierre ne se contente pas de raconter. Il enseigne. Lors de nos ateliers avec les lycéens de Gujan-Mestras qui viennent passer une journée sur le port d'Andernos, c'est lui qui explique comment lancer une épuisette, comment nouer un nœud de cabestan, comment estimer la profondeur au bâton avant d'approcher d'un banc. Les adolescents, d'abord distants, finissent invariablement par se rapprocher. Jean-Pierre a ce don rare de parler à leur niveau sans jamais les condescendre.
Ce que Jean-Pierre transmet dépasse le geste technique. Il transmet une façon d'être au bord de l'eau, une forme d'attention au vivant et aux éléments que la vie urbaine contemporaine a largement érodée. Quand il décrit la disparition progressive des herbiers de zostères dans les années 1980, l'effondrement des populations de mulets, la fermeture des derniers campements de pêcheurs sur la rive d'Arès, on comprend que son témoignage est aussi une chronique écologique — un document sur ce que le bassin a perdu en cinquante ans.
La Méridienne a mis en ligne en janvier 2025 les trois premiers épisodes de la série audio « Voix du bassin », enregistrée avec Jean-Pierre, Louisette et René. Chaque épisode dure une vingtaine de minutes et peut être écouté librement sur notre site. La série sera également proposée aux enseignants du premier et du second degré comme support pédagogique pour les cours d'histoire locale et d'éducation à l'environnement. Parce que préserver la mémoire n'a de sens que si quelqu'un l'écoute.
Ce portrait a été rédigé par l'équipe de Méridienne à l'issue de plusieurs rencontres avec Jean-Pierre Auzolle au cours de l'hiver 2024-2025. Les citations sont tirées des enregistrements réalisés dans le cadre de notre programme « Voix du bassin ».